De l'autre coté du miroir
texte de Pascal Rousseau, Maître de conférence à l'iniversité de Tours et commissaire d'exposition

publication 47°56'46.50"N 1°56'31.62"E / 47°54'13.62"N 1°53'47.19"E
résidence d'artiste Frac Centre / Centre Hospitalier Départemental Georges Daumezon , 2008

Dans sa remarquable " enquête sur le côté obscur du reflet " (consacrée à l'histoire du " miroir noir ", un instrument d'optique destiné à la fois aux artistes et sorciers, à mi-chemin entre science de la vision et thaumaturgie de l'esprit), Arnaud Maillet montre que ce curieux miroir concave au tain sombre a eu historiquement partie liée avec la naissance de l'inconscient. Selon sa généalogie très fouillée, c'est en effet au milieu du XIXème siècle, en plein débat sur les résurgences du mesmérisme, de l'hypnose et du somnambulisme, que ce petit instrument se charge de propriétés réflexives liées aux dédoublements de la personnalité. Face à un ego subitement fragmenté, le miroir noir renvoie une image trouble et insaisissable du moi (le " Je est un autre " n'est pas loin), métaphore d'un mystère abyssal de la personnalité ouvert par l'étagement de la conscience. Le développement de l'optique aurait pour corollaire inattendu une crise du regard qui serait aussi le signe d'un vacillement de la psyché. Parmi les nombreux artefacts d'une " opticerie " aujourd'hui bien oubliée, Arnaud Maillet évoque le cas, plutôt rare et marginal, d'un miroir d'encre noire dont la surface liquide fait littéralement trembler le regard du magnétiseur sur son patient. Cette surface frémissante induit le doute sur la capacité à être soi en dehors de l'autre, dans un subtil montage schizophrénique. Le regard obnubilé, fixé sur les ondulations fluidiques de l'encre, s'enfouit dans les " corridors d'obscurité " d'un moi aux frontières plus glissantes et perméables, menacé par des systèmes d'influence toujours plus performants.

C'est justement à une surface fluide noire, réfléchissante et translucide, que le duo DN a fait appel au coeur de son installation pour le Centre Hospitalier, avec un agencement de la vision " en miroir ", déclinant tout un ensemble de stratégies sur le dédoublement et la réversibilité du regard. Le support de ce " reflet en noir " est beaucoup moins sophistiqué que les pierres d'obsidienne des temps anciens, les charbons et autres encres noires, aux accents plus alchimiques. Les artistes ont utilisé ici un simple filtre plastifié noir, employé dans les techniques de customisation des automobiles pour le noircissement des vitres. On retrouve cet écran dans les deux lieux de leur installation bicéphale, au Centre Hospitalier lui-même et dans son annexe du centre ville, le " Colombier ". Car, d'emblée, il s'agissait pour DN d'ouvrir leur travail sur l'extérieur, de jouer non seulement sur le débat de la psychiatrie ouverte (l'asile s'est ouvert dans les années cinquante, à la suite de la découverte des neuroleptiques dont DN reprend ici, sous la forme d'un néon, la formule du tout premier produit révolutionnaire, la " chlorpromazine ") mais aussi sur les enjeux proprioceptifs du dédoublement (la schizophrénie aura été très vite repérée, dans leurs nombreux entretiens avec les patients du lieu, comme le symptôme le plus manifeste des déplacements d'identité, en particulier dans la population jeune).

Intéressés par la question des représentations mentales de l'espace (ce qu'ils appellent les " dimensions projectives de l'espace générique ", avec une prédilection pour les environnements à charge affective, mnémonique voire psychotique à l'instar de Rosemary's place), Laetitia Delafontaine et Grégory Niel ont appréhendé les représentations individuelles et collectives de l'espace d'internement à travers le prisme du double. A l'hôpital, on passe un étroit couloir pour se retrouver face à une porte-miroir (un simple filtre noir installé sur un châssis au format de la porte) qui donne sur une chambre à laquelle on ne peut accéder que d'un regard oblique. On y perçoit sa propre ombre, avec pour incertitude s'il s'agit bien de notre double ou d'un " autre " enfermé (sans évoquer le caractère plus spectral et gothique de cette apparition fantasmagorique, la forme de l'ombre étant, dans la tradition des miroirs magiques, associée au monde des morts). Dans ce même couloir défilent sur un petit écran LCD, des images obscurcies, quasiment noires, illisibles (des fantômes d'images) : la séquence reprend, en diaporama, des représentations du site hospitalier à différentes époques, sorte de polypier d'images où toute la mémoire du lieu (l'hospice a été créé en 1913, à la veille de la première guerre mondiale) vient se dissoudre dans le brouillage des frontières spatio-temporelles.

Au Colombier, c'est l'espace d'exposition tout entier qui est divisé en deux salles, partagées par un même écran transparent noir. L'une des salles est éclairée par une ligne de tubes fluorescents dont émane une lueur semblable à la lumière du jour, selon un degré de sollicitation visuelle qui active, par simple induction héliothérapique, une diminution du stress et régule les humeurs. Sur les murs, en langage codé, une partie des témoignages oraux recueillis par les artistes au cours de leur résidence de trois mois dans le Centre. La logique dissociée du lieu se découvre dans la transcription visuelle d'une parole qui énonce souvent la schize des résidents, le trouble de l'identité par une altération du contact avec la réalité des faits, une forme de " dissociation " avec laquelle les artistes jouent ici à de multiples niveaux par la bipolarité des lieux, le renversement spéculaire et les dédoublements miroiriques (à l'instar des chaises de l'hôpital sur lesquelles ils sont intervenus en les divisant en deux parties symétriques, à la manière d'un test de Rorschach), les nombreux rapports opacité/transparence, mais aussi dans les effets de traduction (typographie tronquée et cryptographie, encodage/décodage, transfert optique d'un phénomène acoustique).

En fait, c'est toute leur proposition qui se fait doublure (de l'espace, des représentations et du langage), non pas dans le jeu formel de la répétition mais dans une subtile mise en abyme de la relation. Les recherches actuelles en matière de sciences cognitives aident à repérer cette dimension projective, notamment la récente piste sur l'existence chez le singe de " neurones miroirs " (" Mirror Neurons "). Ils assurent la représentation de l'action et son codage, en particulier quand elle est perçue chez autrui. Cette découverte (elle intéresse en premier chef l'élucidation des mécanismes de dissociation schizophrénique) ouvre sur des " représentations partagées ", communes à celui qui exécute et à ceux qui perçoivent l'action, un mécanisme essentiel au principe d'empathie régissant nos relations intersubjectives. C'est cette architecture mentale que convoque poétiquement DN dans leur dispositif en miroir, comme pour mieux coller à l'horizon d'une plus grande ouverture de l'espace psychiatrique.


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