imprévus au jardin
texte de Christian Gaussen, Directeur de l'école supérieure des Beaux Arts de Montpellier et commissaire invité

catalogue "imprévus au jardin", Domaine de la Pièce, Saint Gervais sur Mare, 2008


Pour l'édition 2008 des Imprévus au jardin, la Communauté de Communes des Monts d'Orb a choisi la thématique du paysage en mouvement ; en question l'économie, la culture et l'histoire, qui définissent ici peut-être encore plus qu'ailleurs, l'identité à venir de ses habitants.

Depuis bientôt dix ans, c'est paradoxalement à partir de l'art contemporain que Saint-Gervais-sur-Mare a réussi cette transition, pari gagné grâce à la conviction des élus et à l'attitude amicale de ses habitants. Confier jours après jours leurs aspirations à la lecture d'artistes attentifs et complices est une marque d'hospitalité rare qui nous a tous profondément touchés.

Quatre artistes ont été sollicités cette année pour réagir aux interrogations vives que suggèrent les nouveaux modes de vie qui devront se développer dans cet espace riche en singularités et paradoxes. L'insularité revendiquée au creux de la Montagne Noire, l'histoire de la mine, la crise économique et les mutations sociologiques en cours, dans un paysage enchevêtré entre châtaigniers et traditions rurales, confirment la nécessité perçue d'élaborer de nouvelles perspectives, de nouveaux modes de relations.

Armelle (ici tout le monde la connaît par son prénom) a choisi d'instaurer une relation directe, non-intrusive, avec les premiers curieux venus évaluer la nouvelle génération d'artistes. Sur la place du village ou chez la coiffeuse, Armelle Caron a su les surprendre pour ravir une opportunité inattendue, déstabiliser pour obtenir immédiatement un lâcher prise, créer une connivence dans cet instant absolu et improbable ; leur demander de crier comme dans la montagne, s'imaginer seul pour une fois sans le jugement des autres, sans idée préconçue. Comment fait-elle pour les libérer si vite ? Même pour un si court instant, avoir confiance en soi, confiance en elle. Tous lui en sont manifestement reconnaissants, cela se voit quand on les croise dans la rue avec elle. Le Domaine de la Pièce est un pôle magnétique de la vie du village, on le fréquente assidûment pour la nostalgie de ses heures fastes, à l'époque de la culture de l'hortensia. Armelle Caron a ainsi longuement rencontré le dernier jardinier d'hortensia du domaine, Monsieur Jean Bonnel, âgé de plus de quatre-vingts ans, sa voix granuleuse diffusée dans l'un des massifs du parc, cite pour nous les 150 plus fameux noms de ces fleurs qu'il affectionne à regret…

Nos artistes sont maintenant en activité : le tandem Delafontaine/Niel opère par marches en cercles successifs dans la topographie du domaine de la Pièce, ici point d'Eastmancolor, c'est vert enfer, façon Prédator. Leur métier d'architecte les pousse à raisonner la mesure des espaces devenus invisibles, décréter la place qu'il reste pour inviter la nature à rester elle-même. Administration d'un conflit aussi vieux que l'écriture, comptabilité qui entérine la socialisation des rapports d'échanges. Chasseurs, promeneurs, randonneurs, cueilleurs de champignons divers et variés, braconniers, amoureux, botanistes, la liste n'est pas close de ceux qui fréquentent discrètement ces espaces. À partir d'aujourd'hui, ils ne peuvent plus impunément ignorer ce chemin qui les conduit sur la parcelle 222, chemin qui menait au 17ème siècle de Béziers à Saint Gervais et réciproquement. La parcelle 222 est signalée, c'est la plus éloignée la plus sauvage, le chemin fréquenté est protégé comme beaucoup de choses ici par le silence. Ce qui compte, ce qui appartient est voué au silence. Nul ne doit déroger à cette règle de respect. Pourtant les deux artistes ont obtenu, non sans réticence il est vrai, les clefs d'un paradis entre parenthèses. Ils ont choisi de respecter la règle, ne pas donner les informations mais permettre de regarder pour continuer à protéger.

En sol mineur, " after the gold rush " Pierre Neyrand choisit un vieil album de Neil Young aux plages bucoliques pour convoquer la lenteur nécessaire à la saisie visuelle du paysage local. Il propose une lecture métaphorique des strates de l'histoire de la mine ; wagonnets dans leur incessant aller-retour souterrain, évocation du bivouac des soldats, en transit, venus de Béziers avant des manoeuvres sur le Larzac. Pause au village photographiée à la fin du19ème siècle, déplacement d'un paysage social, déplacement du statut des militaires qui à l'occasion d'un rare moment de repos mêlent leur image à celle des villageois. Déclinaison d'objets en transit entre peinture et installation critique : chambre claire, évocation d'une clairière en forêt préparée, élaguée pour recevoir des panneaux de particules mélaminées, finition poirier, simplement appuyés aux troncs des pins. Pierre Neyrand rapatrie une perception nouvelle du photographique dans la forêt, conflit entretenu entre la nature et la représentation de la nature, ici l'essence du poirier est un simple film photographique, celui des panneaux d'ameublement.

On ne pouvait concevoir une telle résidence dans un délai si condensé, sans le soutien technique et amical de deux artistes. Dorris Haron Kasco, cinéaste et photographe a réalisé les photographies qui composent le catalogue ; Pablo Garcia graphiste, infographiste graveur et sérigraphe a conçu le catalogue. Sans eux, sans Dani Chavarria la responsable de la résidence et Eric Verlet le régisseur, la tâche aurait été impossible et privée de la dimension humaine à laquelle cette résidence est dédiée.

> consulter le projet 222